Le secret des feuilles de chou

On sait que les enfants naissent dans les choux. Mais le chou recèle bien d’autres mystères. J’aimerais à l’aide de quelques feuilles, une comptine, une lettre, un poème, vous communiquer une certaine idée de la chouissance.

La vérité est structurée comme un chou aurait pu dire Lacan. Celui qui cherche la vérité va de découverte en découverte. Ah savoir ce qui se cache derrière tout ça ! Comme on effeuille un chou. A chaque fois la vérité semble être la bonne. La dernière feuille de chou. Mais il n’y a pas de dernière feuille de chou pas plus que de dernière vérité. La vérité de la vérité est le néant. Positivement l’errance d’un désir qui nous fait aller d’une vérité à l’autre. Ainsi de cette comptine où chaque nouvelle solution s’impose comme la vraie avant de se montrer décevante. Il faut finir par en appeler au diable pour que tout rentre dans l’ordre. Que le monde retrouve raison. Que Biquette finisse par sortir du chou. Biquette est un doux nom pour une chèvre. Mais a-t-on jamais vu un chou accoucher d’une chèvre ?

Ah ! Tu sortiras Biquette de ce chou-là ! On envoie chercher le chien afin de mordre Biquette. Le chien ne veut pas mordre Biquette. Biquette ne veut pas sortir du chou. On envoie chercher le loup afin de manger le chien. Le loup ne veut pas manger le chien. Le chien ne veut pas mordre Biquette. Biquette ne veut pas sortir du chou. On envoie chercher le bâton afin d’assommer le loup. Le bâton ne veut pas assommer le loup. Le loup ne veut pas manger le chien. Le chien ne veut pas mordre Biquette. Biquette ne veut pas sortir du chou. On envoie chercher le feu afin de brûler le bâton. Le feu ne veut pas brûler le bâton. Le bâton ne veut pas assommer le loup. Le loup ne veut pas manger le chien. Le chien ne veut pas mordre Biquette. Biquette ne veut pas sortir du chou. On envoie chercher de l’eau afin d’éteindre le feu. L’eau ne veut pas éteindre le feu. Le feu ne veut pas brûler le bâton. Le bâton ne veut pas assommer le loup. Le loup ne veut pas manger le chien. Le chien ne veut pas mordre Biquette. Biquette ne veut pas sortir du chou. On envoie chercher le veau pour lui faire boire l’eau. Le veau ne veut pas boire de l’eau. L’eau ne veut pas éteindre le feu. Le feu ne veut pas brûler le bâton. Le bâton ne veut pas assommer le loup. Le loup ne veut pas manger le chien. Le chien ne veut pas mordre Biquette. Biquette ne veut pas sortir du chou. On envoie chercher le boucher afin de tuer le veau. Le boucher ne veut pas tuer le veau. Le veau ne veut pas boire de l’eau. L’eau ne veut pas éteindre le feu. Le feu ne veut pas brûler le bâton. Le bâton ne veut pas assommer le loup. Le loup ne veut pas manger le chien. Le chien ne veut pas mordre Biquette. Biquette ne veut pas sortir du chou. On envoie chercher le diable pour qu’il emporte le boucher. Le diable veut bien prendre le boucher. Le boucher veut bien tuer le veau. Le veau veut bien boire l’eau. L’eau veut bien éteindre le feu. Le feu veut bien brûler le bâton. Le bâton veut bien assommer le loup. Le loup veut bien manger le chien. Le chien veut bien mordre Biquette. Biquette veut bien sortir du chou ! Ah ! Tu sortiras Biquette de ce chou-là !

Artaud nous explique pourquoi les enfants naissent dans les choux. Le chou est le sexe de la femme. Ou plutôt la sexualité, le mécanisme même de la jouissance quels qu’y soient les sexes impliqués. Chaque feuille de chou comme un nouveau seuil, un palier de jouissance. Et le désir d’aller plus loin encore. D’aller chercher la toute dernière vérité, derrière. Et atteindre enfin le cœur. Mais c’est encore sur une feuille que l’on tombe. Aucun cœur saisissable. Il faut s’arrêter soudain pour avoir fait l’expérience de la chouissance. La chouissance interrompt l’escalade. Elle nous fait tenir dans le vide. Cela est diabolique pour Artaud. Au chou il préfère la tension permanente, verticale, bandée, de la canne. Celle de l’inépuisable marcheur Saint-Patrick. Qu’il rapporta aux irlandais. Mais lui aussi aura du s’accorder quelques haltes, un peu de répit sur sa longue route. Et si la canne était une autre forme du chou ?

Antonin Artaud écrit au Docteur Ferdière, directeur de l’asile d’aliénés dans lequel il est interné. Nouveaux écrits de Rodez, Paris, Gallimard, collection l’imaginaire, 1977.

Rodez, 18 octobre 1943

[…] La chanson de Roudoudou est innocente en apparence mais dans le fond elle ne l’est pas du tout. Je crois comprendre assez bien ce qu’elle veut dire et ce qu’elle désigne. Et je sais aussi ataviquement d’où elle vient. Je vois assez bien l’idée d’onanisme primitif qui se cache sous ces paroles comme l’idée de la procréation sexuelle est désignée dans la chanson :

Un antique et fort vieil adage
qui nous vient de je ne sais où
et qui veut que depuis les âges
les enfants naissent dans les choux.

On apprend dans la tradition occulte que le chou est la forme que prend le néant pour se manifester à la conscience humaine. Cela je ne l’invente pas mais je l’ai lu dans les livres d’occultisme et de magie. Or d’après ces livres il paraîtrait que Satan : le hasard issu de l’inexistant, se serait servi de cette forme pour composer l’organe sexuel féminin, etc., etc.

Eh bien, Dr Ferdière, notre devoir à nous qui ne voulons pas du Mal est d’aller plus loin que ces mythes pénibles et malfaisants. Car plus loin et au-delà de toutes ces images libidineuses néfastes, rabaissantes et déprimantes les livres ésotériques nous apprennent que la Canne est la Volonté de Dieu, et que la femme qu’il a évoqué devant lui, c’est la Nature, avant toute chose.

Quant aux feuilles de chou, elles représentent le Néant, c’est-à-dire Rien du tout, puisque c’est avec Rien du tout que Dieu a tout fait. Mais ce Rien du tout il y a mis des chiffres et des Nombres 3-7 avec 10- et jusqu’à 12 le chiffre de la maturité dans les formes et il a jeté au milieu le signe de la croix. […]

Pour finir un poème de Paul Celan en forme de chou, Mandorla, dans une traduction inédite. Tout y est plus compliqué. Moins facilement dépliable. Le chou est une amande, et la dernière feuille est la première. Là aussi, l’effeuillage ne s’arrête sur aucune vérité dernière. Sinon l’instant d’un regard. Bleu de roi.

In der Mandel-was steht in der Mandel?
Das Nichts.
Es steht das Nichts in der Mandel.
Da steht es und steht.

Im Nichts-wer steht da? Der König.
Da steht der König, der König.
Da steht er und steht.

Judenlocke, wirst nicht grau.

Und dein Aug-wohin steht dein Auge?
Dein Aug steht der Mandel entgegen.
Dein Aug, dem Nichts stehts entgegen.
Es steht zum König.
So steht es und steht.

Menschenlocke, wirst nicht grau.
Leere Mandel, koenigsblau.

Dans l’amande, qu’est-ce qu’il y a dans l’amande ?
Le rien.
Il y a le rien dans l’amande.
C’est là ce qu’il y a.

Dans le rien, qu’est-ce qu’il y a ? Le roi.
Il y a le roi, le roi.
Il est là, il y est.

Mèche de juif, jamais ne blanchiras.

Et ton œil, où est-il ton œil ?
Ton œil fait face à l’amande.
Ton œil, et le rien en face.
Il est face au roi.
Il est là, il y est.

Mèche d’homme, jamais ne blanchiras.
Amande vide. Bleu de roi.

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