Black out – Travailler dans le noir absolu ou en pleine lumière dans la France de 2016

SIMPLE COUP DE MAIN

Au début, je donne un simple coup de main à copain. Je lui rends service. Le binôme est déjà rôdé, il tourne. Et puis je me prends au jeu. Je renouvelle l’expérience. Cela me plaît bien. Il propose une belle cuisine, avec un bon rapport qualité/travail. Et puis c’est l’été, nous servons nous-mêmes, dehors, dans la chaleur et le soir tombant. Les jolis sourires se présentent. Comme c’est agréable. Contrepartie de cette énergie intensément dépensée, une grosse fatigue, un temps long de récupération le lendemain. La rémunération ? J’accepte les 10 € de l’heure en vigueur ici. Je reçois l’argent de lui trois fois. Une fois en main propres du boss. Mais voilà qu’après quatre beaux services, le boss me demande, d’abord via mon copain, et carte d’identité et numéro de sécurité sociale pour me déclarer. Pour une DPAE, une déclaration préalable à l’embauche. Ah là là, dur de travailler vraiment dans le noir le plus total en France.

Que risquons-nous ? Lui jusqu’à 45000€ d’amendes, et trois ans d’emprisonnement.  Au pire en cas d’accident, il ne serait pas couvert et devrait rembourser intégralement les frais avancés par la sécurité Sociale. A quoi je m’expose, moi ? Avant tout d’être en porte-à-faux vis-à-vis d’un pays qui garantit une sécurité pour ceux qui perdent leur boulot, qui tombent malades, qui deviennent vieux. Pôle emploi pourrait également me faire payer lourdement d’avoir accepté du noir en continuant à toucher des allocations. Mais ce n’est pas le cas actuellement.

PLANTÉ SUR LE SEUIL

Cependant ce début de déclaration, même s’il est convenu qu’aucun contrat ne suivra, me met dans l’embarras. Comme si le statut de pur sans-papier me convenait mieux. Je déteste ce jeu du chat et de la souris, cet entre-deux. Et je connais la force de la fiction. A faire comme si j’allais être embauché, je me retrouve de fait embauché. Mais embauché sans contrat. Du coup, j’ai l’impression que l’on se sert de moi. On m’oblige à me déclarer à la douane. Sans me faire accéder au pays de la loi. Planté sur le seuil. Sans cette aisance, cette liberté de mouvement et de ton permise par le noir. Et pas encore dans la justice d’un contrat qui fixe au grand jour les règles pour les parties.

Car ce qui me plait absolument dans ces interventions discrètes, c’est mon extrême liberté. Dans ma parole, dans mon travail. Dans mes rapports avec toutes les autres parties prenantes de l’équipe. Libre de dire exactement les choses comme je l’entends. A qui que ce soit. A tout moment. Libre de rester ou de partir quand je veux.

QUELQUE CHOSE QUI CLOCHE

Quitte à être déclaré, autant être vraiment embauché, avec un service minimum déclaré, et des extras au noir. Je lui propose de suite. Je lui dis que cela me convient tout à fait. Mais il fait la sourde oreille. Insiste lourdement sur la nécessaire couverture en cas d’accident. Mais c’est lui que je protège, et non pas moi. Et il ne parle pas des 45000 € et des trois ans de prison. Cela sonne un peu faux. C’est ce mensonge, ce mauvais tour qui me trouble. Il parle de sa responsabilité comme s’il m’offrait une protection. Alors que c’est moi qui lui fait le cadeau de ne pas avoir à tout payer s’il arrivait un accident ou s’il était découvert.

J’ai très envie de ne communiquer ni mon identité ni mon numéro d’immatriculation. Si je m’en tiens à cela, je sens que ce sera la fin. D’un autre côté, si je les communique, je crains que ma liberté ne soit, comment dire ? entachée. Et ce sera aussi l’annonce de la fin. Quelque chose aura commencé à clocher. J’entends le glas sonner. Je crois que c’est bientôt mort quand la vie réserve ici une bonne surprise. Après donc être resté deux services dans cet entre deux, j’ai été officiellement déclaré les deux dernières fois où j’ai cuisiné avec le copain. Je dois dire aussi qu’il aura fallu attendre deux mois, et opérer plusieurs relances. Mon travail sera ainsi passé du noir à la pleine lumière avec l’arrivée tant attendue des papiers. Avec un séjour trouble et malaisé dans la pénombre, sur le seuil.16784

SÉRIE « MANOU AU TRAVAIL ! »

Ce texte s’inscrit dans une série d’articles pour dire comment le travail s’inscrit dans l’intimité. En partant de ma propre relation au travail. Et comment une transformation s’annonce par la prise en compte de cette dimension intime. Peut-être est-ce d’ailleurs la seule façon de réellement transformer le travail. Le rêve de Marx. Transformer les conditions du travail dans le sens d’une égale dignité reconnue à chaque tâche. Et par conséquent d’une égale dignité de rapport entre tous les travailleurs. Cela part aussi de soi, à commencer par s’y exposer, au travail. Et d’accepter la chance ou le risque d’une transformation venue du dehors. Sans faire l’économie de la plus grande échelle, du nombre. Car il en faut aussi, des lois, des conventions, des syndicats, des collectifs, des mouvements. Et un gouvernement, un parlement, une administration. En général des représentants, des porte-paroles, des relais, des médias. Mais simplement pour dire aussi et peut-être d’abord la nécessité de commencer là où on est, par soi.

article précédent – La révolution du tilleul

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