La révolution du tilleul

Il m’est arrivé une série d’aventures et de mésaventures. Elles sont liées à un nouveau travail, que j’appellerai la boutique. En même temps que les tilleuls fleurissaient. J’essaie ici de dire comment j’ai vécu les deux choses, l’une à côté de l’autre, l’une avec l’autre. C’est pourquoi je date ici du dixième jour de la floraison du tilleul dans mon quartier à Marseille (et cinq jours après un premier article écrit à la gloire de cette senteur).

AU DÉPART, JE DIS OUI

Au départ, je dis oui. Je signe. Presque trois mois avant le début du travail. Mais déjà avant même d’avoir commencer je flaire la mauvaise passe. Des responsabilités, peu d’heures, mais une présence exigée cinq fois par semaine, en plus d’une culture, d’une courtoisie. En face une proximité, un travail agréable en soi, un revenu stable, mais un salaire tarifé au minimum légal. Qui ne couvre que les deux-tiers au mieux de mes besoins a minima.

D’où un premier impératif, avoir des sources complémentaires de revenu. C’est le cas, avec une autre mission, quelques heures tarifées à bon prix, au double du smic. Mais dès le début, des frictions apparaissent. En effet, seules des journées libérées en semaine permettent d’assurer de telles missions. Et cela concurrence les jours de présence exigées en boutique. Sans parler de missions qui s’étaleraient sur plusieurs jours consécutifs, voire sur deux à trois semaines.

DES HEURES A LA CARTE, UN SALAIRE DE CANTINE

Mais le plus dur, je ne le réalise vraiment que plus tard. Car la boutique propose de me payer certes chaque mois, mais au prorata d’un volume annuel. Donc avec le même salaire mensuel quelles que soient le nombre d’heures faites dans le mois ! Ce qui est un triple avantage pour la boutique et un triple désavantage pour moi. Un. Les heures supplémentaires au-delà du volume hebdomadaire indiqué dans le contrat initial sont bien sûr comptées dans le total annuel. Mais elles ne sont pas prises en compte en tant qu’heures supplémentaires mensuelles, et donc non majorées, c’est-à-dire non payées en tant qu’heures supplémentaires.

Deux. La boutique profite d’une très grande disponibilité de mon temps. Elle me fait travailler comme cela l’arrange elle, sans tenir compte de ma nécessité d’avoir d’autres sources de revenus et donc des plages facilement libérables. Ainsi est-il prévu que s’enchaîne cet été un 40h hebdomadaire, puis un mois entier libéré, puis à la rentrée un 35h, puis un 25h jusqu’à la fin de l’année, puis de janvier à juin 2017 un 8h hebdomadaire. Tout cela alors que mon contrat indique une durée hebdomadaire de 21h ! Je signale au passage qu’un employeur ne peut depuis le 1er juillet 2015 embaucher en-deçà d’un volume de 24h hebdomadaire. Cette durée peut certes être une moyenne annuelle. Et les contrats inférieurs à 24h sont de toute façon acceptées sur motivation écrite du salarié. Trois. Le CDI que j’ai signé permet à la boutique de bénéficier de l’aide récente du gouvernement de 2000 € sur un an.

LA PEUR AU VENTRE

La boutique me demande donc une très grande disponibilité, une grande souplesse comme on dit. En contrepartie, elle se montre assez rigide pour me libérer des temps de missions. Et elle ne m’offre aucune rémunération attractive. Tout est calculé au plus juste, dans un seul sens. Très peu de marge pour moi. Le maximum de marge pour elle. La situation ne peut être tenable longtemps. Plutôt que partir sur un coup de tête, j’ai décidé de discuter avec la boutique pour partir sur un nouveau contrat. Et croyez-moi j’ai peur au ventre, car l’exercice n’est pas facile. Je vais leur proposer soit de maintenir le contrat tel quel à mensualités fixes, mais de mieux payer les heures, à 1,4 smic. Soit d’annuler le CDI, et de me proposer des CDD où le nombre d’heures annoncé pour la période correspond effectivement au besoin réel. Ou encore plus simplement de garder la forme CDI, mais de payer les heures faites mois après mois, en comptant toutes celles au-dessus de la 21ème comme heure supplémentaire. J’aurai ainsi le sentiment que mes heures, que mon travail est réellement estimé, c’est-à-dire considéré par la boutique.

LE GOÛT DU BEURRE

Le plus drôle, c’est que j’aime bien ce travail en lui-même. Je m’y sens plutôt à l’aise. Mon profil répond largement aux exigences du poste. Et je possède je crois quelques atouts en plus. J’ai déjà pris plusieurs initiatives. Qui vont dans le sens d’un accueil plus souriant, d’un rangement, d’un espace libéré, d’un soin apporté aux clients. Ces qualités semblent bien avoir été aperçues, prises en compte lors de l’entretien d’embauche. Mais elles ne se sont pas traduites en termes de rémunération. Un dicton me trotte dans la tête ces jours-ci. « Avoir le beurre, l’argent du beurre, et le cul de la crémière. »

D’avoir signé le contrat presque trois mois avant le début du travail et l’annualisation de ma rémunération m’ont donné l’impression d’être un grand dirigeant d’entreprise. La vérité est que je suis relégué au rang de prolétaire. La plus basse rémunération possible en contrepartie de la plus grande qualification possible. Les responsables de la boutique semblent à peine se rendre compte du déséquilibre contractuel instauré. Et du mépris factuel qui en découle. En effet, j’ai déjà remarqué des comportements déplacés de leur part à l’égard de mes collègues. Propos humiliants, infantilisants, induisant une pression sans mesure avec l’enjeu, ou réduisant de fait le temps de la pause déjeuner. Ce que j’observe et apprends de mes partenaires de travail ne me rassure pas plus. Soit leur ressentiment les porte à reproduire le stress qu’ils encaissent. Le sacrifié pousse l’autre au sacrifice. Soit ils semblent avoir renoncé. Ils prennent la posture de la victime. D’autres, grâce à leur don d’équilibriste gardent malgré tout le sourire en se disant que tout cela n’est que passager. « Mais c’est la vie même qui passe, Monsieur. C’est la vie qui passe, Madame. » Ai-je envie de leur dire.

ACTES MANQUÉS, COUPS DE GRÂCE

Ainsi s’explique a posteriori ce sourd état de rage qui est né dès après l’accord verbal, et qui s’est s’est prolongé jusqu’à ce que je commence réellement. Et puis est arrivé un incident que je ne peux qualifier que d’acte manqué. Le samedi soir, je m’apprête à sortir et profiter un peu des tilleuls du Cours-Julien. Le lundi, je dois ouvrir la boutique pour la première fois, j’ai récupéré les clefs. Et voilà que je claque la porte de chez moi et m’aperçois que les clefs que j’ai en main sont… celles de la boutique. Bourrique ! « Tu voulais travailler ? Hé bien travaille ! Mais ne reviens plus jamais chez toi. » Peut-être est-ce cette voix qui m’a commandé et forcé à la méprise.

Ce que j’ai fait ? Comme la marquise des lettres, j’ai d’abord différé. Après un petit inventaire des devis des anges serruriers, je veux dire des serruriers voyous du samedi soir, 190 €, 200 €, qui dit mieux ? 300 € ! j’ai pris la chose en main. Je décide de dormir ailleurs. Et m’équipe dès le lendemain matin de tournevis adéquates et de belles radios des reins pour jouer au cambrioleur. Armature démontée, oui. Mais malgré plusieurs tentatives, nulle radio ne glisse. Affaibli, je me décide pour un dépannage arrangé à 140 €, c’était mieux déjà, quand de concert le propriétaire et une voisine me chuchotent à l’oreille de gagner à attendre une intervention en début de semaine, et me soufflent un numéro. Je dédommage d’un peu d’argent de poche le serrurier casqué arrivé comme l’éclair sur sa noire moto. Et passe ma seconde nuit hors de chez moi. Le lendemain, le bon serrurier essaie comme moi la radio, en vain, puis tourne là où il faut. La porte est ouverte. 50 € !

DROGUES DURES ET DOUCES

Le lendemain soir, je bois le vin comme de l’eau. J’ai mal à la tête toute la nuit et tout le mardi matin. Besoin de cela pour se purger de la fatigue et du malaise de cette fin de semaine où je m’étais expulsé de chez moi ? Ce même mardi, après la boutique, revenu à moi, j’écris sur les tilleuls. Le jeudi, je fais ma première chantilly au tilleul, et en mange une belle part. Le goût est moins intense que rêvé. Par contre, quelle surprise, l’effet pharmacologique se révèle puissant. Je suis complètement stone. Les cinquante fleurs fraîches de tilleul infusées dans la crème me ramollissent les muscles pendant toute la soirée et une partie de la nuit. Je m’endors. Là encore acte manqué, ou plutôt réussi malgré moi ? Donné comme un coup de grâce. Je n’avais jamais connu un tel repos forcé au tilleul !

Le vendredi, j’enchaîne boutique le matin et service en cuisine le soir. Équilibre ponctuel trouvé entre le simple coup de main à un copain, le plaisir de cuisiner, la singularité d’un soir de fête, et une juste rémunération. Il faudra prendre le temps d’écrire une autre fois l’incroyable réalité économique intime du travail en restauration. Comment se faire plaisir, faire plaisir, et gagner de l’argent ? Tout cela est très complexe. Et je ne suis pas loin de penser que le mieux est que chacun reste cuisiner chez soi.

Dire ces choses vous donnera à vous aussi peut-être l’envie de les changer. Tandis que les effluves du tilleul annonce le retour imminent de l’été.

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POST-SCRIPTUM

Nous avons parlé. Face à mes propositions, une seule réponse : « Nous n’avons pas le choix. » Et une autre, « Nous vous avions annoncé les conditions dès le début. ». C’est vrai. Mais j’aurai essayé. Je vais démissionner demain. Les tilleuls sont encore en fleurs. L’été arrive. Le lendemain, nouveau face à face. Ultime et unique cadeau. J’avais préparé ma lettre de démission. Je signe finalement ma lettre de licenciement. Un mois plus tard, je passe récupérer mes papiers. Mai colle, mais un quart des heures de juin n’ont pas été comptées. Une semaine plus tard, pas de nouvelles. Alors je cogne. Je frappe. Avec les mots. Deux fois. Arbitrage des Prud’hommes pour être sûr de récupérer mes sous. Vérification de la légalité du contrat auprès de l’Inspection du travail. La loi, rien que la loi. Mais intérieurement quel dégoût, quelle tristesse. Appeler le tiers légitime pour que l’égale dignité des parties soit provoquée, forcée. Oui, c’est drôle d’en venir là.

A l’automne, je retrouve mon employeur devant le conciliateur. J’expose les faits, précisément. Il oppose la bonne tenue générale de son entreprise familiale. Le conciliateur propose de « couper la poire en deux ». Il me règlerait la moitié des heures dues. Brève sortie hors de son bureau. Je m’adresse à mon ancien employeur. – Pourquoi n’est-il venu avec aucun élément concret pour se justifier ? – Les éléments sont restés au bureau. – Vous êtes bien mal préparé. – Mais j’en ai rien à foutre, moi. Dans le bureau, je refuse l’offre. Je ne suis pas venu pour jouer à la marchande. Je porte plainte. L’affaire sera jugé dans un an.

SÉRIE « MANOU AU TRAVAIL ! »

Ce texte s’inscrit dans une série d’articles pour dire comment le travail s’inscrit dans l’intimité. En partant de ma propre relation au travail. Et comment une transformation s’annonce par la prise en compte de cette dimension intime. Peut-être est-ce d’ailleurs la seule façon de réellement transformer le travail. Le rêve de Marx. Transformer les conditions du travail dans le sens d’une égale dignité reconnue à chaque tâche. Et par conséquent d’une égale dignité de rapport entre tous les travailleurs. Cela part aussi de soi, à commencer par s’y exposer, au travail. Et d’accepter la chance ou le risque d’une transformation venue du dehors. Sans faire l’économie de la plus grande échelle, du nombre. Car il en faut aussi, des lois, des conventions, des syndicats, des collectifs, des mouvements. Et un gouvernement, un parlement, une administration. En général des représentants, des porte-paroles, des relais, des médias. Mais simplement pour dire aussi et peut-être d’abord la nécessité de commencer là où on est, par soi.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Lenzi dit :

    Bonjour, Veuillez m’excuser pour le dérangement. Nous lisons toujours avec beaucoup de plaisir votre blog. Une question s’il vous plaît, nous voulons acheter des calamars ou encornets, pouvons nous faire confiance à un poissonnier en particulier au marché des capucins ? Merci d’avance si vous pouvez répondre . Bien sincèrement G.Lenzi

    Envoyé de mon iPad

    >

    1. Bonjour, merci à vous. Pour les poissonniers de Noailles, il faut bien sûr leur faire confiance. Quand on n’y connaît rien, il ne faut pas avoir peur du ridicule. Et poser des questions claires. Est-ce frais ou surgelé ? Ca vient d’Atlantique ou de Méditerranée ? Les prix baissent quand l’arrivage date un peu. A vous de choisir. Attention, les poissonniers ne sont pas des cuisiniers non plus. Se rappeler aussi que le poisson frais est une chose exceptionnelle, et qui demande de prendre certains risques. Il faut accepter de faire des erreurs, de se tromper, de rater. Je continue à en faire. Dans la fraîcheur, dans la cuisson, dans l’assaisonnement ou l’accompagnement. Mais quel bonheur quand cela réussit !

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